Jenny Holzer
Du 30 juin au 14 novembre 2010

C’est à une expérience sensorielle brutale que vous convient Jenny Holzer et la galerie DHC/ART.

En effet, dans l’espace principal de la galerie DHC/ART, Jenny Holzer propose des installations violentes, sur la guerre et la torture, réalisées à partir d’archives déclassifiées du gouvernement américain. Dans l’espace satellite, on trouvera des œuvres mettant en lumière (au sens littéral) ses écrits portant sur les femmes, la société ou encore la condition humaine.

On commencera donc la visite par l’espace situé au 465 rue Saint-Jean avec des œuvres austères portant sur la guerre. La salle 1 présente des sérigraphies reproduisant des documents d’archives utilisés lors de la guerre en Irak, des cartes aux titres évocateurs comme Phase III Complete Regime Destruction, ou encore des documents décrivant froidement des techniques d’interrogatoire comme Alternative Interrogation Techniques (Wish List).

Phase III Complete Regime Destruction Purple 2007
Phase III Complete Regime Destruction purple, 2007
Peinture
Texte: document d’archive du gouvernement américain
Copyright
© Jenny Holzer

La salle du deuxième étage est occupée par deux œuvres intitulées LustMord (viol et meurtre) où sont disposés sur des tables, à la manière d’un corps sur la table d’une morgue, des ossements de femmes violées et tuées lors de la guerre en Bosnie. Des textes sont gravés sur des bagues de métal entourant leurs os, représentant le point de vue de la victime, du violeur et d’un témoin. Les murs de cette salle sont entourés de rapports d’autopsie de la guerre en Irak.

Au 3e étage, Thorax, une installation DEL (Diodes électroluminescentes) en forme de cage thoracique, laisse défiler des informations contradictoires sur la mort d’un irakien. Les couleurs vives, le rythme de défilement qui rappelle un cœur qui bat, plongent rapidement le visiteur dans un état de malaise auquel il est difficile d’échapper. Ces mots visuellement scandés par la lumière composent une sorte de rap visuel qui leur donne un impact puissant.

Dans la même salle, une peinture à l’huile, Water Board Black White, reproduit un texte presque entièrement censuré par les autorités pour ne laisser voir que deux mots soulignés: “water board” (torture par l’eau). Cette technique de torture remonte à l’Inquisition et consiste à verser de l’eau sur un prisonnier attaché et baillonné, pour lui faire croire qu’il se noie. Ce texte, déclassifié par le Freedom of Information Act (FOIA) de 1966, qui autorise le dévoilement partiel ou intégral de documents préalablement détenus par le gouvernement américain, révèle l’hypocrisie de cette prétendue liberté d’information, puisqu’il est accessible mais illisible.

Lustmord Table, 1994
Lustmord Table, 1994
Installation: I Am As You Will Be: The Skeleton in Art, Cheim & Read, New York, 2007
Copyright
© Jenny Holzer
Photo: Christopher Burke

Arrivés dans la Salle 4, un autre DEL en forme de côtes humaines, intitulé Ribs, laisse défiler très rapidement des rapports d’autopsie sur des détenus ou encore des documents de politique générale sur le traitement des combattants ennemis. À ce stade, on en a la certitude, Jenny Holzer nous torture avec des éclairs lumineux de plus en plus rapides et on se sent un peu comme Alex, dans le film Orange mécanique de Stanley Kubrick, forcé de regarder des scènes de violence. Mais cette fois, les scènes sont remplacées par des mots et un silence de mort se substitue à la Symphonie n° 9 de Beethoven.

C’est donc en tremblant que l’on rejoint le bâtiment 2 de la galerie DHC/ART, au 451 rue Saint-Jean, où l’exposition se poursuit.

L’installation For Chicago est formée de dix panneaux placés sur le sol qui égrènent des phrases tirés des écrits de Jenny Holzer (rédigés entre 1977 et 2001) traitant de la société de consommation, de l’amour et de la vie en général, dans une pièce imbibée de lumière dorée. On y trouve ses Truisms, datant des années 1977-79, contestant la société de consommation de cette époque sous forme de courtes phrases rappelant la forme du slogan. Si cette œuvre évoque l’art minimal par son économie de moyens, elle s’en distingue toutefois par le contenu émotionnel qui en émane.

Dans l’autre salle, Monument, une sorte de Times Square miniature laisse défiler des pensées de Jenny Holzer, comme: «Categorizing fear is calming», «Decadence can be an end in itself», «Good deeds are eventually rewarded».

Monument et For Chicago traitent des contradictions de la condition humaine. Le visiteur est plongé dans un halo qui lui fait vivre une expérience sensorielle déroutante. Jenny Holzer s’intéresse à l’histoire humaine et donc à son corollaire, l’inhumain dans l’humain. Ses aphorismes visent à choquer le spectateur, à le faire réfléchir sur la masse d’informations/désinformations à laquelle il est confronté. Combinant l’efficacité de l’art minimal, la couleur du pop art et la violence d’un rap silencieux, les œuvres de Jenny Holzer sont dérangeantes.

Thorax 2008
Thorax, 2008
Installation: PROTECT PROTECT, Museum of Contemporary Art, Chicago, 2008
Copyright © Jenny Holzer
Photo: Attilio Maranzano

Les textes personnels de Jenny Holzer et ceux qu’elle a choisis dans les archives américaines se rejoignent dans ce que Jacques Derrida appelle le trouble.

“Rien n’est moins sûr, rien n’est moins clair aujourd’hui que le mot d’archive. […] Le trouble de ce qui est ici troublant, c’est sans doute ce qui trouble et brouille la vue, ce qui empêche le voir et le savoir, mais aussi le trouble des affaires troubles et troublantes, le trouble des secrets, des complots, de la clandestinité, des conjurations mi-privées mi-publiques, toujours à la limite instable entre le public et le privé, entre la famille, la société et l’État, entre la famille et une intimité encore plus privée que la famille, entre soi et soi. “ (Jacques Derrida, Mal d’archive, une impression freudienne, éd: Galilée, 1995, p.141)

Une exposition “troublante”  …

Jenny Holzer a obtenu le Lion d’Or du meilleur pavillon lors de la Biennale de Venise 1990.