Splendeurs et misères du corps

La galerie DHC/ART présente deux expositions simultanées, l’une de Berlinde De Bruyckere, sculpteure belge, et l’autre du peintre américain John Currin. Cet événement qu’on pourrait appeler Splendeurs et misères du corps, ou encore Tranches de vies (au sens propre), propose une intéressante variation sur l’existence.

John Currin crée des tableaux pouvant sembler souvent pervers au premier abord, mais qui, par leur inspiration classique étrangement teintée de Pop Art, offrent une vision tout à fait particulière de l’être humain.

Les portraits sont tantôt légèrement déformés, que ce soit par des bras démesurés comme dans Sno-Bo, par une grosse tête comme dans The Old Guy, ou par un caractère androgyne dans Ms Omni. Tantôt la déformation confine à la monstruosité, c’est le cas avec les mains énormes de Big Hands, les ventres gravides pendant outrageusement de Patch and Pearl, ou encore The Invalids, où une femme à la poitrine féllinienne, (« florentine » selon les termes de Currin), a également un bras qui sort de son œil. John Currin, inspiré par le cinéma de Fassbinder, explique qu’il s’agit d’une évocation des relations de pouvoir inhérentes à l'amour.

John Currin Big Hands

Big Hands © John Currin, avec l'autorisation de Gagosian Gallery. Photo : Robert McKeever

À l’inverse, les hommes se limitent souvent à l’archétype d’un personnage barbu d’âge moyen (sorte d’hybride entre Christopher Plummer et John Currin). Les autres représentations masculines allant du personnage travesti de The Wizard, jusqu’à la dernière salle où  les hommes ne sont plus guère représentés que par leur sexe.  

Si le nom de John Currin évoque souvent des femmes à la poitrine hypertrophiée représentées dans des positions que la morale réprouve, ainsi qu’un certain fétichisme pour les gants noirs et les bougeoirs gothiques, l’exposition présentée à la galerie DHC peut vous amener à une vision plus large de son œuvre. En effet, on y voit des portraits variés réalisés à divers stades de sa vie.

John Currin, Sno-Bo

Sno-Bo © John Currin, avec l'autorisation de Gagosian Gallery

Se jouant de la tradition américaine, il propose avec un humour caustique dans Thanksgiving une dinde crue. De la même manière, dans The Christian, en clin d’œil à Manet, une femme porte à la fois la croix et offre son sein sous la forme d’un melon. Étonnamment, une étrange vie se dégage de la scène dans Thanksgiving, où sont pourtant présents tous les ingrédients d’une nature morte, de la grosse dinde au pot de fleurs. À l’inverse, les tableaux Deauville, Rotterdam, Malmo et The Danes, des scènes d’ébats sexuels, semblent singulièrement statiques. Mettant toujours en relief les clichés et idées reçues, les titres de ces œuvres reflètent les fantasmes américains sur l’Europe.

Si John Currin explore les diverses faces de la femme dans la société, c’est cette même vision holistique que l’on retrouve chez Berlinde De Bruyckere, mais qui va encore au-delà, étudiant non plus le mélange des genres (féminin/masculin), mais la fusion des espèces (humain/animal, végétal/humain) à la recherche d’une unicité, d’un équilibre entre des pôles opposés.

Berlinde De Bruyckere se penche sur la condition humaine et ses ambivalences : amour/souffrance, danger/protection, intérieur/extérieur, vie/mort.

Berlinde De Bruyckere, Untitled

Berlinde De Bruyckere, Sans Titre

 

En juxtaposant des corps de chevaux morts, des pendus et des troncs d’arbres pétrifiés, elle mêle les idées de vie et de mort à celles de la préservation et de la renaissance.

La forte tension présente dans ces œuvres n’est pas sans susciter un certain malaise. Il faut accepter de se laisser conduire vers ce monde inquiétant, qui rappelle parfois celui des Jeux de la poupée de Hans Bellmer. 

L’ambiguité est omniprésente dans cette exposition. John Currin, qui disait à propos de The Invalids “you can kill with love”, trouve un écho chez Berlinde de Bruyckere, pour qui la couverture peut être un objet de protection, ou au contraire d’isolement contre le monde extérieur.

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